Gabriela Buchs en interview. Le Tour de Suisse, un laboratoire pour l’avenir du cyclisme ?
Avec son nouveau concept, le Tour de Suisse 2026 a ouvert une nouvelle voie : pour la première fois, les courses féminine et masculine se sont déroulées en parallèle, aux mêmes dates, dans les mêmes villes-étapes et sur des parcours largement identiques. Ce format WorldTour unique au monde suscite déjà l’intérêt d’autres organisateurs et fait du Tour de Suisse un véritable laboratoire pour l’avenir du cyclisme.
Dans cette interview, la CEO Gabriela Buchs revient sur la naissance du projet, les principales décisions prises en coulisses, ainsi que sur les opportunités, mais aussi les défis, qu’un tel format représente pour le cyclisme de demain.
Le Tour de Suisse a été la première course WorldTour à réunir femmes et hommes aux mêmes dates, dans les mêmes villes-étapes et sur des parcours largement identiques. Quel a été le plus grand défi pour concrétiser ce nouveau concept ?
Le plus grand défi n’a en réalité pas été une décision en particulier, mais le courage de repenser en profondeur un format qui avait fait ses preuves. Un tel concept change presque tout : la planification des étapes, la recherche des villes-étapes, les processus pour les équipes, la télévision, la sécurité et la logistique. Dès le départ, il était important pour nous de ne pas simplement organiser les courses féminine et masculine en parallèle, mais de leur accorder la même valeur. Pour cela, nous avons dû repenser de nombreux processus. Cela a demandé davantage de coordination et aussi un important travail de conviction. C’est d’autant plus réjouissant de voir aujourd’hui que cette décision en valait la peine et suscite un grand intérêt au niveau international.


Comment avez-vous réussi à rallier toutes les parties prenantes à ce projet ?
L’idée est née assez rapidement. Le plus difficile a été d’embarquer toutes les parties prenantes. Un projet de cette ampleur ne fonctionne que si tout le monde avance dans la même direction et croit au projet. Chacun a des attentes différentes. C’est pourquoi un dialogue ouvert a été essentiel. Nous n’avons pas essayé de convaincre avec une solution déjà prête, mais de développer le concept ensemble. Les contributions de notre équipe et des responsables de département ont été très importantes, tout comme la confiance de nos partenaires et sponsors. C’est justement ce qui a permis de créer une large adhésion dont nous sommes aujourd’hui fiers.
Richard Chassot (Tour de Romandie) m’a récemment expliqué que les fermetures de routes, la sécurité, l’organisation deviennent toujours plus complexes. Existe-t-il aujourd’hui des choix sportifs devenus impossibles pour des raisons d’organisation ?
Oui, clairement. Les exigences organisationnelles ont fortement augmenté ces dernières années. La sécurité, la circulation, les autorisations et les attentes en matière de durabilité sont aujourd’hui beaucoup plus complexes qu’il y a dix ou vingt ans. Bien sûr, certaines idées seraient très intéressantes d’un point de vue sportif. Mais nous avons aussi une grande responsabilité envers la population, les autorités, les sponsors, les équipes et toutes les personnes impliquées. L’enjeu est d’organiser des courses attractives sur le plan sportif tout en trouvant des solutions réalistes, sûres et durables. Cet équilibre devient toujours plus important.
Olivier Senn (directeur événementiel du Tour de Suisse) a expliqué que ce nouveau format devait répondre à des objectifs sportifs, organisationnels et économiques. Après cette première édition, quel avantage vous a le plus convaincue ? Ou quel défi s’est révélé plus important que prévu ?
J’ai été particulièrement impressionnée par la manière dont cette expérience globale a été perçue. Lorsque les courses féminine et masculine partagent la même ville-étape, une dynamique totalement différente se crée. Les fans passent toute la journée au bord de la route ou dans le village. Les villes-étapes profitent d’une présence plus longue et nos partenaires bénéficient d’une plateforme beaucoup plus large. Cela crée une réelle valeur ajoutée pour toutes les parties.
En même temps, nous avons constaté à quel point un tel format est exigeant sur le plan organisationnel. Organiser deux épreuves WorldTour de très haut niveau en parallèle demande une planification minutieuse et une collaboration très étroite entre tous les partenaires. Nous devons notamment encore optimiser les longs transferts. Mais c’est précisément pour cette raison que nous considérons ce projet comme un processus d’apprentissage.
Notre objectif n’étant pas seulement de proposer quelque chose de nouveau, mais aussi de découvrir à quoi pourrait ressembler l’avenir du cyclisme.

Contrairement à la plupart des sports, le cyclisme reste l’un des rares grands sports accessibles gratuitement. Comment préserver cette force tout en assurant l’avenir économique d’une course WorldTour ?
C’est justement cette proximité qui rend le cyclisme unique. Chacun peut voir de près les meilleurs athlètes du monde, quel que soit son budget. C’est une valeur immense que nous voulons absolument préserver. Il est également très encourageant de voir l’intérêt du public. Nous constatons souvent que trois générations viennent ensemble au Tour de Suisse.
En parallèle, les exigences en matière de sécurité, de production télévisée, de durabilité ou d’expérience pour les fans augmentent en permanence. Nous devons donc créer de nouvelles sources de revenus sans limiter l’accessibilité du sport. Cela passe par des partenariats solides, des offres d’hospitalité innovantes, une forte présence numérique et des plateformes attractives pour les sponsors. Je suis convaincue que nous pouvons poursuivre notre croissance économique sans perdre ce qui rend le cyclisme si particulier.

Ce nouveau format a rapproché les courses féminine et masculine comme rarement auparavant. Quel est aujourd’hui le principal défi pour que cette proximité profite au cyclisme féminin tout en renforçant son identité ?
Cette plateforme commune est une grande opportunité, car elle apporte de la visibilité. Et la visibilité est l’une des conditions essentielles à la croissance. En même temps, l’égalité ne signifie pas que les différences doivent disparaître. Le cyclisme féminin évolue de manière remarquable et séduit grâce à ses propres personnalités, ses propres histoires et ses qualités sportives. Cette identité doit rester visible.
Notre objectif n’a donc jamais été de rendre le cyclisme féminin et masculin identiques. Nous voulons leur offrir la même scène, le même niveau de professionnalisme et la même reconnaissance. Si nous y parvenons, ce n’est pas seulement le cyclisme féminin qui en bénéficiera, mais l’ensemble du cyclisme. La diversité rend notre sport plus fort.


Les marques horlogères, de luxe ou de mode font de plus en plus appel à des cyclistes professionnels comme ambassadeurs. Est-ce une évolution du sponsoring ou le signe que le cyclisme change de dimension ? Et quel impact cela a-t-il sur le Tour de Suisse ?
Je pense que cela va bien au-delà du sponsoring classique. Aujourd’hui, le cyclisme véhicule des valeurs comme l’authenticité, l’engagement et un mode de vie actif. Ce sont justement des valeurs qui prennent de plus en plus d’importance pour de nombreuses marques. On présente d’ailleurs souvent le cyclisme comme le « nouveau golf ».
Pour le Tour de Suisse, cela ouvre de nouvelles possibilités. Nous touchons aujourd’hui des publics qui, auparavant, n’avaient peut-être aucun lien direct avec le cyclisme. Cela crée de nouveaux partenariats et de nouvelles histoires passionnantes, bien au-delà de la compétition elle-même. Cela montre que le cyclisme gagne en importance, aussi bien sur le plan sociétal qu’économique.
Le Tour de Suisse offre chaque année certaines des plus belles images de la Suisse. Voyez-vous, avec Suisse Tourisme, un potentiel pour renforcer encore son rôle de vitrine internationale ?
Absolument. Le Tour de Suisse associe le sport de haut niveau à des paysages uniques et à la diversité des régions. Des millions de personnes dans le monde découvrent la Suisse grâce à nos images télévisées. Ce potentiel est immense. Je vois de grandes possibilités pour rapprocher encore davantage le cyclisme, le tourisme et les régions.
Il ne s’agit pas seulement de montrer de belles images, mais aussi de transmettre des émotions et de donner envie de découvrir la Suisse. C’est précisément cette combinaison qui fait du Tour de Suisse bien plus qu’une simple course cycliste.

En tant que CEO, il faut parfois prendre des décisions qui ne font pas l’unanimité. Comment sait-on qu’un changement est suffisamment important pour remettre en question les habitudes ?
Le changement n’est jamais une fin en soi. Il doit apporter une réelle valeur ajoutée et montrer la bonne direction sur le long terme. Bien sûr, il est agréable et confortable de s’appuyer sur ce qui fonctionne déjà. Mais, dans le sport, l’immobilisme n’est pas une option. Si nous voulons faire évoluer le cyclisme et rester pertinents, nous devons être prêts à emprunter de nouvelles voies, même si elles suscitent d’abord des questions ou du scepticisme. Le secteur du divertissement a profondément évolué ces dernières années et ces dernières décennies. Nous ne sommes pas seulement en concurrence avec d’autres courses cyclistes, mais aussi avec d’autres sports, les concerts, YouTube, Netflix et bien d’autres offres. L’innovation naît rarement là où tout le monde est d’accord dès le départ.
