Au cœur du Tour de Romandie avec Richard Chassot

Chaque jour, pendant quelques heures à la télévision, le Tour de Romandie traverse les routes et paysages de la Suisse romande. Une course, des images, des vainqueurs. Mais derrière ce spectacle bien connu, il y a une organisation complexe, des choix invisibles, et des dizaines de personnes qui font exister l’événement jour après jour.

À la tête de cette mécanique depuis près de vingt ans, Richard Chassot incarne un Tour à taille humaine, profondément ancré en Suisse romande, mais capable d’attirer les plus grands noms du cyclisme mondial. Une autre façon de comprendre la course.

Richard, vous avez repris le Tour en 2007. Qu’est-ce qui vous motivait à ce moment-là, et quelles étaient vos ambitions ?

À l’époque, le Tour de Romandie risquait de disparaître. La course avait été reprise par IMG International et elle n’était plus rentable. L’UCI a alors créé une fondation pour essayer de sauver l’épreuve et on m’a proposé de reprendre la partie sportive. Moi, j’étais ancien coureur, consultant, mais pas du tout organisateur. C’était donc un défi, un peu dans l’inconnu. On a repris ça presque “la fleur au fusil”, sans grande réflexion stratégique au départ. Ce qui me motivait avant tout, c’était la passion. J’avais couru quatre Tours de Romandie et cette course comptait énormément pour moi. L’ambition, c’était simplement de préserver une grande épreuve en Suisse Romande et lui permettre de continuer à exister au plus haut niveau.

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Vous êtes devenu, “Monsieur Tour de Romandie”. Vous portez cette course depuis près de 20 ans, avec beaucoup de passion mais aussi des contraintes. Qu’est-ce qui vous fait tenir, quelles sont vos plus grandes satisfactions et qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui ?

Au départ, je pensais faire trois ans… puis trois de plus… et finalement cela fait presque vingt ans !

Aujourd’hui, ce qui me fait tenir, c’est le défi quotidien. Il faut trouver des financements, former des équipes, gérer énormément de contraintes. Il n’existe pas d’école pour devenir organisateur du Tour de Romandie. Beaucoup de secteurs sont extrêmement spécifiques et il faut apprendre sur le terrain.

Mes plus grandes satisfactions, c’est évidemment que le Tour existe encore, qu’il soit toujours populaire et que les grands coureurs aient envie de venir. Mais honnêtement, l’émotion la plus forte à la fin d’un Tour, ce n’est pas l’euphorie. C’est surtout le soulagement.

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Comment se construit un Tour, une étape concrètement ? Et quand vous imaginez un parcours, qu’est-ce qui pèse dans vos choix : le sportif, les routes, les villes, la télévision ?

Le Tour de Romandie, c’est une vitrine de la Suisse Romande. On veut montrer les lacs, les montagnes, les paysages, les champs de colza, notre qualité de vie. Mais la priorité reste toujours le sport. J’essaie d’abord de construire un vrai parcours de course par étapes : un prologue, des étapes de montagne, des parcours plus ouverts pour les baroudeurs, parfois un contre-la-montre. Ensuite viennent toutes les contraintes : les villes, les routes, la météo, la circulation, les travaux, la télévision ou encore la sécurité. Et il faut constamment s’adapter. Certaines villes qui étaient parfaites il y a vingt ans deviennent aujourd’hui compliquées avec l’urbanisme, les ronds-points ou les ralentisseurs.

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Quand des coureurs comme Pogačar, Roglič ou Evenepoel sont au départ, qu’est-ce que ça représente pour vous ? Est-ce que leur présence change certains aspects de l’organisation ? Est-ce que cela influence les attentes autour de la course, comme celles des partenaires ou de la sécurité ?

C’est évidemment une grande satisfaction. Cela veut dire que les meilleurs coureurs du monde ont envie de venir chez nous et qu’ils apprécient l’épreuve. Les grands champions nous disent souvent qu’ils aiment l’organisation, les parcours, les routes, l’accueil ou encore l’ambiance autour de la course. Ça nous touche énormément.

Après, leur présence ne change pas fondamentalement l’organisation. Il y a parfois deux ou trois petits ajustements pour faciliter leurs déplacements ou leur sécurité, mais rien d’énorme. Et puis il faut rappeler quelque chose d’important : le cyclisme reste un sport gratuit. Même quand Pogačar est là, cela ne nous rapporte pas directement plus d’argent. Cela apporte surtout de la visibilité et de la notoriété au Tour de Romandie.

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Le cyclisme est aujourd’hui très populaire et de plus en plus médiatisé. Pourtant, malgré cet engouement, l’équilibre économique des courses est fragile, notamment parce que ce sport reste largement accessible gratuitement au public. Comment arrivez-vous à faire vivre une épreuve comme le Tour de Romandie dans ce contexte ?

Aujourd’hui, organiser le Tour de Romandie coûte plus de cinq millions de francs pour une seule semaine de course. Et en Suisse, tout coûte plus cher : les hôtels, les fournisseurs, les infrastructures, les salaires… Le problème, c’est que le cyclisme est un sport gratuit. On ne va pas faire payer le public pour voir passer le peloton quelques secondes. Les sponsors, les villes-étapes et les institutions publiques restent donc essentiels.

Et je pense aussi que le tourisme devrait jouer un rôle encore plus important dans le futur, parce qu’on montre la Suisse Romande dans plus de 180 pays à travers la télévision. Le Tour est aussi une immense vitrine pour toute notre région.

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Quand on découvre les coulisses du Tour de Romandie, on réalise qu’il y a énormément de personnes qui travaillent dans l’ombre, parfois sans même voir la course. Combien sont-elles en moyenne et qu’est-ce qui les motive, année après année ?

Pendant la semaine du Tour de Romandie, environ 500 personnes travaillent chaque jour avec nous, sans compter toutes les équipes locales présentes dans les villes-étapes. Et ce qui est important pour moi, c’est que chacune de ces personnes joue un rôle essentiel. Je dis souvent qu’au Tour de Romandie, il n’y a personne “en trop”. Beaucoup ne voient d’ailleurs presque jamais la course : les jalonneurs, les motards, les monteurs ou encore les équipes de sécurité. Mais chacun apporte une pierre indispensable à l’édifice. Ce qui les motive, je pense, c’est avant tout l’aventure humaine. Beaucoup prennent même des vacances pour venir travailler avec nous. Il y a de l’amitié, une vraie ambiance d’équipe et le sentiment de participer ensemble à quelque chose d’unique.

Quel est le plus beau compliment qu’un coureur vous ait fait ?

Les plus beaux compliments concernent souvent la sécurité, les parcours ou l’accueil. Quand des coureurs nous disent qu’ils se sentent respectés, que les routes sont bonnes, les hôtels de qualité et que l’organisation est professionnelle, cela nous fait énormément plaisir. Parce qu’au fond, notre objectif, c’est que les coureurs aient envie de revenir.

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Est-ce qu’il existe, pour vous, une “affiche idéale”, une sorte de Dream Team de coureurs que vous rêveriez de voir se battre ici ?

Honnêtement, on a déjà très souvent de très belles affiches. Mais évidemment, si vous avez des coureurs comme Pogačar, Vingegaard ou Evenepoel qui se battent ensemble pour gagner le Tour de Romandie, c’est exceptionnel.

Et puis il y a aussi des coureurs qui feraient rêver le public, même si le parcours ne leur correspond pas forcément. Moi, par exemple, j’aimerais beaucoup voir un jour Mathieu van der Poel sur le Tour de Romandie.

En faisant partie des premières grandes courses à vous être ouverts au cyclisme féminin professionnel, est-ce que vous avez simplement ajouté une épreuve ou profondément transformé le Tour de Romandie ?

Pour nous, le Tour de Romandie féminin n’était pas juste une course ajoutée au programme des hommes. On voulait vraiment créer une épreuve à part entière, avec sa propre identité. Cela demande quasiment les mêmes moyens humains et logistiques que la course masculine, même sur moins de jours. Je suis très fier de ce qu’on a construit avec cette épreuve. Bien sûr, je suis déçu qu’elle n’ait pas pu avoir lieu cette année, mais on espère revenir très fort en 2027.

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Qu’est-ce qui fait que le Tour de Romandie arrive à rester une grande course indépendante, alors que la plupart des grandes épreuves ont des structures très puissantes comme A.S.O. ? Comment réussissez-vous à garder cette place avec une organisation plus petite ?

Organiser une course en Suisse est extrêmement complexe. Entre les cantons, les systèmes politiques, les polices différentes ou les coûts très élevés, cela demande une énorme connaissance du terrain. De plus, le Tour de Romandie appartient à une fondation. Il ne peut pas simplement être vendu comme une entreprise privée.

Et puis je crois aussi que l’UCI tient à préserver une certaine diversité dans les organisateurs. Si demain il ne restait plus que deux ou trois grands groupes pour organiser toutes les courses du monde, ce ne serait probablement pas une bonne chose pour le cyclisme.

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Le Tour de Romandie a gardé une identité très particulière dans le calendrier WorldTour : malgré le très haut niveau et les plus grandes stars du peloton, la course reste très proche des gens. Et il n’est pas rare d’y croiser des fans venus de Belgique, de Slovénie, de France, d’Allemagne ou d’ailleurs, justement pour vivre cette atmosphère unique. Pensez-vous que cette dimension plus “à taille humaine” soit aujourd’hui l’une des grandes forces du Tour ? Et comment expliquez-vous que le Tour de Romandie ait réussi à préserver cette ambiance si spéciale, presque intime, à une époque où beaucoup de grandes courses deviennent toujours plus imposantes et fermées ?

Oui, clairement. Aujourd’hui encore, les gens peuvent approcher les coureurs très facilement. Il y a très peu de zones fermées et le public reste proche des équipes. Et c’est vrai, on voit énormément de supporters venir de Belgique, de Slovénie, de France ou d’Allemagne simplement pour vivre cette ambiance. Je pense que cette proximité existe parce qu’on organise cette course avec passion. On ne l’organise pas seulement pour être une course WorldTour ou pour faire du business. On l’organise parce qu’on aime ce sport. Et je crois que ça se ressent.

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