Tormis Laine, dans les coulisses d’un parcours indépendant

Derrière les résultats et les écarts de quelques centièmes qui font toute la différence, il existe une autre réalité. Une réalité construite sans le soutien d’une grande structure nationale, où chaque détail compte encore davantage.

Tormis Laine (25) a construit sa carrière avec une approche plus indépendante, en apprenant à s’adapter, à s’organiser et à tracer son propre chemin au plus haut niveau. Entre un départ à l’étranger dès son plus jeune âge, la gestion de certains aspects de sa carrière et des moyens limités, son parcours offre une vision différente de ce que représente réellement le ski alpin aujourd’hui.

Dans cet entretien, il partage ce qui se passe en coulisses – de l’organisation quotidienne à l’entraînement, jusqu’à la réalité de construire une carrière sans le soutien des plus grandes structures.

Venir d’un pays comme l’Estonie, sans grande structure en ski alpin, comment cela impacte-t-il ton quotidien de skieur ?

Quand on vient d’Estonie, on doit toujours voyager à l’étranger pour les stages d’entraînement et les courses. On peut rester en Estonie jusqu’à un certain âge, mais si on veut atteindre le plus haut niveau, il faut partir à l’étranger, comme je l’ai fait.

Mais une fois à l’étranger, tout n’est pas simple non plus. Il faut trouver ses propres entraîneurs, des infrastructures… il n’y a pas vraiment de système en place pour des profils comme le mien. C’est pour ça que le ski devient bien plus qu’un sport. C’est presque comme gérer une petite entreprise : il faut gérer des personnes, un budget, toute une organisation.

Pour moi, le soutien de ma famille a été essentiel. Mon père a été mon manager et m’a aidé à trouver des sponsors pour que je puisse simplement pratiquer ce sport. Jusqu’à mes 22 ans, il était aussi mon skiman, bénévolement. Sans ce soutien, rien de tout cela n’aurait été possible. Et je pense que c’est le cas pour beaucoup d’athlètes dans une situation similaire.

Tu as déménagé en Autriche très jeune avec votre famille — en quoi ce choix a-t-il influencé ta carrière ?

J’ai déménagé en Autriche à 11 ans. C’était mon idée, et j’ai dû convaincre mes parents. Déjà à l’époque, je pensais que rester en Estonie rendrait impossible l’accès à la Coupe du monde.

Ça a été un choix difficile pour toute la famille. On a dû laisser derrière nous nos proches et nos amis. Ma mère a dû trouver un travail dans un pays dont elle ne parlait pas la langue. On a fait beaucoup de sacrifices, et je suis vraiment reconnaissant pour tout ce que ma famille a accepté de faire pour mon rêve.

Sans une grande équipe autour de toi, comment organises-tu ton entraînement et tes compétitions au quotidien ?

Avant de rejoindre Global Racing, c’était beaucoup de travail. Il y avait des appels et des emails presque tous les jours, juste pour trouver des partenaires d’entraînement et tout organiser.

Et même aujourd’hui, en faisant partie d’une équipe comme Global Racing, il y a encore beaucoup d’éléments que nous devons gérer nous-mêmes en tant qu’athlètes.

Tu as rejoint Global Racing, comment cela fonctionne-t-il pour toi au quotidien ?

Je travaille toujours avec mon préparateur physique en Estonie pendant l’été pour me préparer à la saison d’hiver. Pendant la saison, Global Racing organise un certain nombre de choses pour nous, notamment les entraînements et l’hébergement. On paie simplement une cotisation annuelle.

Mais même avec ça, je dois toujours organiser mes déplacements moi-même — les vols, les vans, et tout le reste.

Dois-tu aussi gérer certaines choses toi-même ? Si oui, lesquelles ?

Oui, pas mal de choses en réalité.

Je dois gérer mes déplacements et mes finances, comme je l’ai déjà dit. Mais aussi mon skiman avec tout ce que cela implique : négociation de salaire, organisation de ses déplacements, etc.

Et au sein de Global Racing, ce sont également les athlètes qui doivent trouver un physiothérapeute pour l’équipe et gérer tout ce qui va avec.

Donc oui, il y a beaucoup de choses à gérer en dehors du ski.

Dans ton cas, quelle est l’importance des sponsors pour continuer à ce niveau ?

Les sponsors sont essentiels pour moi. Sans eux, je ne pourrais pas continuer à faire ce que j’aime.

La différence avec les athlètes des grandes équipes nationales, c’est qu’eux trouvent des sponsors pour gagner de l’argent, alors que dans mon cas, les sponsors me permettent simplement de financer ma saison.

Cet argent ne va pas dans ma poche comme un salaire, il est entièrement utilisé pour financer mon année.

T’arrive-t-il de t’entraîner avec de grandes équipes ? Si oui, qu’est-ce que cela t’apporte ?

Oui, ça arrive qu’on s’entraîne avec d’autres équipes nationales. Quand on voyage à travers le monde, c’est logique de se regrouper. Comme ça, chaque équipe peut apporter quelque chose, les piquets, le système de chronométrage, etc. Et comme beaucoup de pistes demandent des frais d’accès, s’entraîner ensemble permet de répartir les coûts et de les alléger pour tous. Et puis, c’est aussi très utile pour voir où on se situe par rapport aux meilleurs skieurs du monde.

Ressens-tu une différence avec les skieurs issus des grandes nations dans leur manière de travailler ?

Au plus haut niveau, notamment en Coupe du monde, je pense que tout le monde est assez similaire en termes d’éthique de travail. Mais plus tôt dans ma carrière, en Coupe d’Europe ou sur les circuits continentaux, il y avait clairement une différence. Pour des athlètes comme moi et mes coéquipiers, chaque séance d’entraînement avait davantage de valeur. Nous savons exactement combien coûte chaque journée, puisque nous la finançons nous-mêmes, sans le soutien d’une structure. On aborde donc les choses différemment.

À quoi ressemble réellement ta vie entre les courses, loin de ce que les gens voient ?

Honnêtement, ce n’est pas très excitant. C’est beaucoup d’entraînement et de récupération. Tout est centré sur le fait d’être dans la meilleure forme possible pour la prochaine course. La plupart du temps, c’est assez répétitif, parfois même un peu monotone. Ça demande énormément de discipline.

Mais j’essaie quand même de garder un équilibre, de voir des amis, de faire des choses en dehors du ski. Je pense que c’est important de s’en détacher de temps en temps.

Le ski est un sport de détails – sur quoi passes-tu le plus de temps en coulisses, que l’on ne voit pas ?

Beaucoup d’analyse vidéo. Je passe énormément de temps à regarder mes propres runs, mais aussi ceux des autres athlètes, pour comprendre ce que je peux améliorer ou tester.

Et j’ai aussi beaucoup d’échanges avec mon skiman sur le matériel, ce qu’on peut ajuster, ce qu’on peut essayer pour aller plus vite.

Quel est le meilleur conseil que tu as reçu dans ta carrière ?

Toujours avoir un plan. Même si le plan n’est pas parfait, on peut toujours l’ajuster. Mais si on n’a pas de plan et qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on fait, c’est beaucoup plus difficile de progresser.

Y a-t-il une personne ou un mentor qui a marqué ton parcours ? Un athlète que tu admires particulièrement ?

J’ai toujours admiré Kristina Šmigun-Vähi. C’est une double championne olympique, et venant d’Estonie, elle a été une grande source d’inspiration pour moi.

Mais j’ai aussi eu la chance d’avoir d’excellents coéquipiers chez Global Racing, j’ai énormément appris à leurs côtés au fil des années.

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